26. mai 2026
Violences au Travail
Celles qui partent
30 % des Françaises ont subi du harcèlement sexuel au travail. Et à la fin, sur 100 procédures, 40 fois ce sont elles qui perdent leur emploi. Sur les violences au travail, et l'économie de la peur qui les soutient.
Temps de lecture : 8 minutes •
Sources : Défenseur des droits / IFOP, AVFT, Insee, Ministère du Travail, observatoire Ekilibre. Liens utiles en fin d'article.
Voici comment ça commence.
Vous êtes une jeune femme. Vous venez d'être embauchée. Le poste est bien, le salaire correct, l'équipe a l'air agréable. Le premier jour, on vous présente à tout le monde. Le supérieur hiérarchique vous serre la main un peu trop longtemps. Vous ne dites rien — c'est le premier jour, vous voulez bien commencer.
Le deuxième mois, à la machine à café, il dit que votre robe vous va « vraiment très bien ». Vous remerciez poliment. Vous ne dites rien. C'est sans doute un compliment maladroit, après tout. Vous ne voulez pas passer pour quelqu'un de difficile.
Le sixième mois, il vous propose un déjeuner « pour faire le point ». Au restaurant, il pose sa main sur votre genou sous la table. Vous retirez votre jambe. Vous ne dites rien. Vous êtes en période d'essai. Vous avez besoin du salaire.
Au bout d'un an, à un pot de service, il vous serre contre lui et glisse une phrase obscène à votre oreille. Vous le repoussez doucement. Le lendemain matin, il vous convoque dans son bureau pour vous reprocher votre « comportement glacial » qui « nuirait à l'ambiance de l'équipe ».
Et c'est là que le piège se referme.
Tout le harcèlement au travail tient dans ce moment précis : quand la victime cesse de comprendre si elle est la cible ou la coupable.
Les chiffres : et pourtant, tout le monde sait
Commençons par planter le décor avec quelques chiffres, tirés directement des enquêtes les plus solides disponibles en France.
Selon l'enquête de référence du Défenseur des droits, réalisée par l'IFOP : 30 % des femmes actives déclarent avoir déjà subi du harcèlement sexuel au cours de leur vie professionnelle. 14 % déclarent avoir subi une agression sexuelle au travail. 80 % des femmes sont confrontées au sexisme au travail. Et 64 % des Français considèrent comme banal de travailler dans un environnement où circulent des « blagues » à caractère sexuel.
Selon les estimations Insee / Observatoire national de la délinquance, environ 1,2 million de femmes et 700 000 hommes ont été victimes de harcèlement sexuel au cours de leur vie professionnelle en France. Le Défenseur des droits, plus précis encore, estime qu'entre 20 et 69 ans, environ une femme en emploi sur quarante et un homme en emploi sur quatre-vingts sont ou seront victimes de harcèlement sexuel au travail.
Et selon l'observatoire Ekilibre/OpinionWay (2024), près d'un actif sur deux a été exposé à un agissement sexiste ou sexuel dans les douze derniers mois. Près d'un sur deux. Et deux tiers des femmes ignorent l'existence du référent harcèlement sexuel dans leur entreprise — alors même que la loi l'impose depuis 2018 dans toute structure de plus de 250 salariés.
Ces chiffres existent. Ils sont publics. Ils sont accessibles. Et pourtant, dans la plupart des entreprises de ce pays, ils restent traités comme des statistiques abstraites, comme s'ils ne désignaient pas, statistiquement, des personnes très précises dans les open spaces de demain matin.
Ce que les femmes savent et que les hommes refusent souvent d'entendre
Si vous êtes une femme et que vous lisez ces lignes, vous savez. Vous avez votre liste. La phrase, ce jour-là, en réunion. Le sous-entendu, lors du séminaire à l'hôtel. Le collègue qui pousse la porte des toilettes au mauvais moment. Le client qui dit qu'il « ne signera pas sans avoir dîné avec » la chef de projet. Le supérieur qui ne convoque que les jeunes recrues féminines, après 18 heures, dans son bureau.
Si vous êtes un homme et que vous lisez ces lignes, posez-vous une question simple. Avez-vous déjà calculé l'heure à laquelle vous quittez le bureau pour éviter de prendre l'ascenseur seul avec une collègue ? Modifié votre tenue avant une réunion importante pour ne pas « envoyer un mauvais signal » ? Cessé d'aller au pot d'entreprise parce qu'un certain collègue y boit trop ? Surveillé votre verre pendant le séminaire ? Réfléchi à votre stratégie de réponse si votre supérieur insistait pour que vous « passiez dans son bureau » à la fin de la journée ?
Pour la quasi-totalité des hommes : non. Pour la quasi-totalité des femmes : oui.
Cette asymétrie n'est pas un détail. Elle est l'air que la moitié de la population active respire chaque jour, et que l'autre moitié ignore poliment.
L'économie de la peur
Si vous êtes une femme harcelée au travail, voici ce qui se passe quand vous décidez d'en parler.
Vous avertissez votre supérieur — qui est souvent l'auteur des faits, ou un proche de l'auteur. On vous dit que vous exagérez. On vous dit que « c'est sa façon d'être ». On vous dit que vous êtes « trop sensible ». On vous suggère, gentiment, de prendre du recul, de relativiser, de comprendre, de pardonner.
Vous insistez. On vous propose une « médiation », terme rassurant qui signifie en réalité que vous allez vous retrouver dans la même pièce que celui qui vous harcèle, sous l'arbitrage d'une personne qui le connaît depuis vingt ans et qui souhaite, avant tout, que l'affaire soit oubliée.
Vous résistez. On commence à vous écarter des dossiers intéressants. À vous donner des objectifs intenables. À vous refuser une formation que vous demandiez. À multiplier les remarques sur la « qualité » de votre travail. À organiser des réunions importantes en votre absence.
Vous parlez aux ressources humaines. Les RH, dont la mission officielle est de protéger les salariés, sont en réalité salariés de l'entreprise. Leur conseil, dans 80 % des cas, sera de « prendre du recul », de « ne pas envenimer », de « préserver votre carrière ».
Vous saisissez l'inspection du travail, le Défenseur des droits, un avocat. La procédure prend deux ans, parfois plus. Pendant ces deux années, vous continuez à travailler dans l'entreprise. Avec lui. Avec ceux qui le protègent. Avec celles et ceux qui détournent désormais les yeux quand vous arrivez à la machine à café.
Et puis, statistiquement, vous démissionnez. Ou vous êtes licenciée pour un motif soigneusement construit. Ou vous tombez en arrêt maladie pour épuisement, dépression, syndrome post-traumatique. Selon les études de l'AVFT — l'Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail —, dans plus de 40 % des cas où une femme porte plainte pour harcèlement sexuel, c'est elle qui finit par perdre son emploi. Pas lui.
On dit toujours qu'il faut « porter plainte ». On oublie de dire qu'à la fin, c'est presque toujours elle qui perd son emploi. Et lui, son fauteuil.
Pourquoi ça tient si bien
Cette économie de la peur tient pour une raison précise. Le harcèlement au travail n'est pas un problème individuel. C'est un système.
Un système qui a besoin, pour fonctionner, du silence d'au moins trois cercles concentriques.
Le premier cercle : la victime elle-même. On lui enseigne, dès l'arrivée, qu'elle doit « savoir s'intégrer », « ne pas faire de vagues », « prendre les choses avec humour ». Et quand les faits deviennent graves, on lui rappelle ce qu'elle risque à porter plainte. La carrière brisée. Les références qu'elle n'aura pas. La réputation de « celle avec qui ça s'est mal passé ».
Le deuxième cercle : les témoins. Ceux qui voient. Qui entendent. Qui savent. Et qui, dans leur immense majorité, choisissent de ne rien dire. Parce que témoigner, c'est risquer son propre poste. Parce que dénoncer, c'est s'exposer. Parce qu'il est plus simple, plus rapide, plus protecteur, de continuer à rire des blagues à la machine à café.
Le troisième cercle : la hiérarchie et les ressources humaines. Dont la mission, dans les faits, est d'éviter le scandale. Pas de protéger les salariées. Et pour éviter le scandale, le moyen le plus efficace n'est pas de sanctionner l'agresseur — qui a souvent du poids, de l'expérience, des relations. C'est de pousser la victime, en douceur, vers la sortie.
Chaque cercle protège le suivant. Et au cœur, l'agresseur peut continuer. Parfois pendant des décennies. Parfois jusqu'à la retraite.
Ce que dit la loi française
La loi française définit le harcèlement sexuel à l'article L. 1153-1 du Code du travail comme « des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste répétés qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ».
Pénalement, c'est puni de deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende, et jusqu'à trois ans et 45 000 euros en cas de circonstances aggravantes (article 222-33 du Code pénal). L'agression sexuelle au travail, elle, est punie de cinq ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende — sept ans en cas de circonstances aggravantes.
L'employeur a une obligation de sécurité de résultat envers ses salariés. Il doit prévenir, faire cesser, sanctionner. S'il manque à cette obligation, il peut être condamné à des dommages et intérêts substantiels, indépendamment de la condamnation pénale de l'agresseur.
Depuis la loi du 5 septembre 2018, toute entreprise de plus de 250 salariés doit désigner un référent chargé d'orienter, informer et accompagner les salariées victimes. Toute entreprise, quelle que soit sa taille, doit également désigner un référent harcèlement au sein de son comité social et économique.
Tout cela existe sur le papier. Dans les faits, comme on l'a vu, deux tiers des femmes ignorent jusqu'à l'existence de ces référents. Et la mise en œuvre concrète reste, dans l'immense majorité des entreprises françaises, très en deçà des obligations légales.
Une parenthèse, pour mes lectrices et lecteurs chrétiens
La foi ne demande à personne d'endurer le harcèlement. Le Christ n'a jamais demandé à une femme d'accepter qu'on lui mette la main au genou pour gagner sa vie. Aucun verset, lu honnêtement, ne soutient l'idée qu'on doive subir le mal pour grandir spirituellement. La patience chrétienne n'est pas la complaisance face à l'injustice. Et la résilience ne se mesure pas à la capacité d'endurer le harcèlement — elle se mesure à la capacité de partir, de porter plainte, de témoigner, de réclamer justice.
Un travail qui vous blesse n'est plus une vocation. C'est une prison. Et Dieu n'a jamais demandé à personne de rester en prison pour Lui faire plaisir.
Que faire, concrètement ?
Si vous êtes victime, voici les pas à connaître. Pas dans l'ordre où il faut les faire — chaque situation est unique. Mais dans l'ordre où il faut les avoir en tête.
Documentez. Tenez un journal, daté, précis : les phrases prononcées, les gestes, les témoins éventuels, les courriels reçus, vos propres réactions. Conservez les messages, les SMS, les courriels. Capturez les écrans. Ce sont vos preuves — et la loi française admet, pour le harcèlement sexuel, tous les modes de preuve.
Alertez par écrit. Adressez à votre employeur, à votre supérieur hiérarchique direct, ou aux ressources humaines, un courrier recommandé avec accusé de réception décrivant les faits. Ne vous contentez pas d'un échange oral — l'écrit constitue à la fois une preuve et le point de départ de l'obligation de l'employeur d'agir.
Saisissez le référent harcèlement dans votre entreprise s'il existe, dans votre comité social et économique sinon. Demandez le numéro et le nom — c'est votre droit.
Contactez l'AVFT (Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail) ou le 3919. Vous obtiendrez un accompagnement juridique gratuit, confidentiel, par des personnes formées à ces dossiers depuis des années.
Faites constater par votre médecin. Tout impact sur votre santé — anxiété, troubles du sommeil, dépression — doit être consigné par un médecin. Ces constats médicaux pèseront lourd dans la procédure ultérieure.
Saisissez l'inspection du travail, le Défenseur des droits, ou directement le Procureur de la République selon la gravité des faits. Et faites-vous accompagner par un avocat spécialisé en droit du travail — beaucoup proposent une première consultation gratuite, ou interviennent au titre de l'aide juridictionnelle.
Vous êtes témoin ?
Vous n'imaginez pas le poids de votre parole. Un témoignage de collègue, écrit, daté, précis, change tout dans une procédure pour harcèlement. Refusez de devenir complice par silence. Refusez de croire qu'« il n'y a rien à faire ». Refusez de continuer à rire des blagues, à minimiser les remarques, à détourner les yeux.
Et si vous êtes manager, responsable des ressources humaines, dirigeant — votre responsabilité personnelle peut être engagée. Et au-delà des risques juridiques, posez-vous cette question : à quoi sert le poste que vous occupez si vous ne l'utilisez pas pour protéger celles qui en ont besoin ?
Le harcèlement au travail ne tient que par le silence des cercles autour de la victime. Briser un seul de ces silences peut tout changer.
Liens et numéros utiles
URGENCE
▸ 3919 — Violences Femmes Info — Gratuit, anonyme, 7j/7 Le numéro national pour toutes les violences faites aux femmes, y compris au travail.
▸ Police / Secours — 17 — 112 En cas d'agression physique ou sexuelle immédiate.
ASSOCIATIONS SPÉCIALISÉES
▸ AVFT — Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail — avft.org — 01 45 84 24 24 L'association de référence depuis 1985. Conseil juridique, accompagnement de procédures, contentieux. La ressource indispensable.
▸ Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) — 0 800 05 95 95 — Viols Femmes Informations Pour les agressions et viols, y compris en milieu professionnel.
INSTITUTIONS
▸ Défenseur des droits — defenseurdesdroits.fr — 09 69 39 00 00 Saisine gratuite. Conseil, médiation, accompagnement juridique. Études IFOP/Défenseur des droits sur le harcèlement sexuel au travail.
▸ Inspection du travail — Coordonnées DREETS de votre région Compétente pour faire constater les manquements de l'employeur. Saisine possible en ligne.
▸ Travail-Info-Service — 0 806 000 126 Numéro national d'information sur le droit du travail.
RESSOURCES
▸ Ministère du Travail — travail-emploi.gouv.fr Guides officiels sur le harcèlement et les agissements sexistes au travail.
▸ Arrêtons les violences — arretonslesviolences.gouv.fr Portail officiel d'aide aux victimes.
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Sources principales : Défenseur des droits / IFOP, « Enquête sur le harcèlement sexuel au travail » (mars 2014, mise à jour 2021) ; Insee / Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales ; Observatoire Ekilibre / OpinionWay, baromètre 2024 sur le sexisme au travail ; AVFT (avft.org) ; baromètre #StOpE ; Ministère du Travail (travail-emploi.gouv.fr).
Cet article s'inscrit dans la série « Une seule violence » à partir du livre « Violences conjugales, et si on en parlait ? » d'Hélène Laplante, à paraître prochainement.