14. mai 2026
Plus une femme est croyante, plus elle endure ...
Ce que révèle l’enquête de Murielle Selon sur les violences conjugales dans les Églises évangéliques de France — et pourquoi nous devons enfin la lire.
Temps de lecture : 8 minutes • Présentation de l’ouvrage de Murielle Selon, « La violence conjugale dans les Églises évangéliques en France. La comprendre pour agir », L’Harmattan, 2022, 168 pages, préface de Valérie Duval-Poujol.
Il y a des chiffres qui dérangent. Et il y a des chiffres qui devraient nous mettre à genoux.
Celui que je vais partager avec vous, je l’ai lu pour la première fois sans pouvoir le reposer. J’ai dû fermer le livre, marcher dans la pièce, m’asseoir à nouveau. Parce que ce chiffre, je le connaissais déjà pas par une étude, mais par ma vie. Et le voir écrit noir sur blanc, validé par une méthode rigoureuse, dans un ouvrage publié par L’Harmattan, a fait quelque chose en moi qu’aucun témoignage personnel ne pouvait faire : il m’a dit que je n’étais pas seule.
Ce chiffre est celui-ci :
36 % des femmes évangéliques françaises interrogées par Murielle Selon sont ou ont été victimes de violences conjugales — contre une femme sur dix dans la population française générale.
Plus du triple de la moyenne nationale. Dans nos Églises. Dans nos cellules de prière. Dans nos rangées du dimanche matin.
Qui est Murielle Selon ?
Avant de parler de l’étude, il faut parler de celle qui l’a menée. Parce que la qualité d’une recherche tient autant à sa méthode qu’à la rigueur de celle qui la conduit.
Murielle Selon est infirmière puéricultrice cadre supérieur de santé. Elle est titulaire d’un master en sciences de l’éducation, mention formation d’adultes, et d’un diplôme universitaire (DU) sur les violences faites aux femmes. Elle est conseillère en relation d’aide, praticienne en EMDR — une approche thérapeutique reconnue dans l’accompagnement du psychotraumatisme. Et elle est membre de l’association « Une place pour Elles », fondée par la théologienne Valérie Duval-Poujol, qui signe d’ailleurs la préface de son livre.
Autrement dit : nous n’avons pas affaire à une militante qui aurait écrit un brûlot. Nous avons affaire à une professionnelle de santé, formée à l’université à la question précise des violences faites aux femmes, qui a choisi de transformer un mémoire de DU en livre, parce qu’elle avait compris, dans ses rencontres avec des femmes chrétiennes en souffrance, qu’il manquait quelque chose dans nos communautés : des chiffres.
Une enquête de terrain inédite
Avant Murielle Selon, plusieurs études existaient — en Amérique du Nord, au Canada, en Angleterre. Aucune en France ne s’était penchée spécifiquement sur les Églises évangéliques. Son livre, paru en 2022 chez L’Harmattan, est la première étude méthodique sur l’existence et l’ampleur des violences conjugales dans ce milieu.
La démarche est claire : un questionnaire élaboré à partir des connaissances actuelles sur les violences conjugales, diffusé dans son réseau chrétien, recueillant plus de deux cents réponses. Sur les 180 femmes dont les réponses ont été retenues pour l’analyse, 64 ont déclaré être victimes ou avoir été victimes de violences conjugales. Soit plus d’une femme sur trois.
Parmi ces 64 victimes, 38 ont subi des violences physiques. 61 — c’est-à-dire la quasi-totalité — ont subi des violences psychologiques. L’autrice le souligne : « les violences psychologiques sont presque systématiques chez les victimes ». Les coups, quand ils arrivent, ne viennent jamais seuls. Ils s’inscrivent dans un climat d’humiliation, de dénigrement, de contrôle, qui les précède de plusieurs années.
Murielle Selon a la rigueur d’identifier elle-même les limites méthodologiques de son enquête : un questionnaire diffusé dans son réseau ne constitue pas un échantillon représentatif au sens statistique strict du terme. Mais — et c’est là que le travail prend toute sa force — ses chiffres sont cohérents avec ceux des études menées à l’étranger, qui établissent entre 24 et 25 % la prévalence des violences conjugales dans les milieux croyants au Canada et en Angleterre. La France, elle, monte plus haut encore.
Le facteur aggravant : plus on croit, plus on endure
Et puis il y a la phrase qui, pour moi, change la conversation. Une phrase prononcée par Murielle Selon elle-même, et qui résume ce que son enquête révèle sans détour :
« Plus on est croyant et pratiquant, plus le risque de violences conjugales est élevé. »
Cette phrase, lue rapidement, peut paraître provocatrice. Lue lentement, elle est terrifiante. Elle dit deux choses à la fois.
La première : la foi n’est pas un facteur protecteur. Elle ne protège pas une femme de tomber dans une relation violente. Cela contredit ce qu’on nous a longtemps laissé entendre dans nos communautés — qu’un foyer chrétien, fondé sur la prière et la Parole, serait par nature à l’abri. Ce n’est pas vrai. Statistiquement, ce n’est pas vrai.
La seconde, encore plus difficile à entendre : la pratique religieuse intense, dans certains contextes, est un facteur de maintien dans la violence. Une femme évangélique pratiquante ne part pas plus facilement qu’une autre. Elle part, en réalité, beaucoup moins facilement. Et elle endure plus longtemps. Pourquoi ?
Quatre mécanismes qui transforment la foi en piège
Murielle Selon analyse, et Valérie Duval-Poujol approfondit dans ses propres travaux, plusieurs ressorts spécifiques au milieu évangélique qui transforment ce qui devrait être une ressource — la foi — en facteur d’enfermement. J’en retiens quatre.
Le premier, c’est l’enseignement sur le pardon. Un pardon présenté comme une obligation immédiate, exigé de la victime, sans rien demander à l’agresseur. Un pardon qui efface au lieu de réparer. Une femme à qui l’on dit, dès le premier coup, qu’elle doit pardonner — sans que son mari ait reconnu, demandé pardon, changé — est une femme qu’on renvoie dans la maison où on la frappera à nouveau, avec en plus la conviction qu’elle aurait péché si elle refusait.
Le deuxième, c’est une certaine vision de la femme : soumise, douce, silencieuse, prête au sacrifice. Cette vision n’est pas biblique — la Bible montre des femmes très diverses, dont certaines (Déborah, Esther, Marie) prennent des initiatives décisives — mais elle s’est imposée dans certains courants. Une femme à qui l’on a enseigné depuis l’enfance que sa sainteté passe par l’effacement n’a aucun outil intérieur pour résister à une emprise qui exige, précisément, son effacement.
Le troisième, c’est la difficulté à poser des limites. Dire non, refuser une visite, refuser un service, refuser une prière, est souvent perçu comme un manque de charité dans certains milieux. Or apprendre à dire non est un acte spirituel sain — Jésus lui-même se retirait dans les lieux déserts. Une femme qui ne peut pas dire non est une femme structurellement vulnérable.
Le quatrième, c’est la coupure d’avec « le monde ». Dans certaines Églises, les amitiés extérieures, les médecins non chrétiens, les psychologues, les associations d’aide aux victimes, sont regardés avec méfiance. On préfère « régler les choses en interne ». Cette logique, pieuse en apparence, isole les victimes des seules personnes qui pourraient les aider à voir clair.
La spiritualisation de la violence
Quand on additionne ces quatre mécanismes, on obtient ce que j’appelle, dans mon propre livre, la spiritualisation de la violence. C’est-à-dire la traduction systématique de la souffrance subie dans un vocabulaire religieux qui la rend supportable — et donc durable.
La violence devient « une croix qu’on porte ». La souffrance devient « une épreuve qui forme ». La cruauté de l’autre devient « une occasion de grandir dans la patience ». Le mariage destructeur devient « un terrain où Dieu accomplit son œuvre ».
Chacune de ces traductions ajoute un voile sur la réalité. Et plus le voile s’épaissit, moins la femme victime peut nommer simplement ce qui lui arrive : je suis en train d’être détruite. À la place, elle dit : je traverse une saison difficile. Ces mots-là ne sont pas innocents. Ils sont, en réalité, les chaînes les plus solides — parce qu’on ne peut pas les couper sans avoir l’air de couper avec Dieu lui-même.
Voilà pourquoi les femmes évangéliques restent plus longtemps. Pas parce qu’elles sont plus faibles. Pas parce qu’elles aiment davantage. Parce qu’elles ont, autour de leur souffrance, une armure de versets qui les empêche d’appeler les choses par leur nom.
Plus une femme est croyante, plus elle endure. Pas parce que la foi serait le problème — mais parce qu’on en a fait un cadenas.
Ce que Murielle Selon demande aux Églises
L’étude de Murielle Selon n’est pas qu’un diagnostic. C’est, comme l’annonce son sous-titre, un livre pour « la comprendre pour agir ». Et son appel principal est sans ambiguïté : il faut former les pasteurs et les responsables d’Église.
Former à reconnaître les signes. Former à écouter sans interrompre, sans chercher la version de l’autre, sans organiser de médiations conjugales entre une victime et son agresseur. Former à orienter — vers le 3919, vers stop-abus.fr, vers les associations spécialisées, vers les services de santé, vers la police quand il le faut. Former à comprendre que la prière et le jeûne ne suffisent pas. Que Dieu a aussi créé les portes de sortie, les avocats, les refuges, et que les utiliser n’est pas un manque de foi mais la foi en action.
Le travail de Murielle Selon a, depuis 2022, contribué à plusieurs avancées institutionnelles : la signature de la Charte d’engagement contre les violences conjugales par de nombreuses Églises baptistes, réformées, libres ; la publication en 2025, par la Fédération protestante de France, de l’ouvrage collectif Comprendre et lutter contre les violences en protestantisme, qui marque l’entrée officielle du protestantisme français dans la lutte contre ces violences. Ces avancées doivent beaucoup à des chiffres comme les siens — parce qu’avant les chiffres, on pouvait douter. Après, on ne peut plus.
Pourquoi vous devez lire ce livre
Si vous êtes pasteur, responsable d’Église, ancien, diacre, responsable de cellule, responsable de jeunesse, responsable de groupe de femmes : ce livre est pour vous. Vous y trouverez ce qu’aucun témoignage personnel — pas même le mien — ne peut vous donner : la rigueur des faits, la solidité d’une méthode, le fondement statistique qui rend désormais le déni impossible.
Si vous êtes simple membre d’une assemblée : ce livre est aussi pour vous. Parce qu’il y a, statistiquement, dans votre Église, des femmes qui rentrent chez elles le dimanche soir dans la peur. Et savoir cela change la manière dont on prie, dont on écoute, dont on accueille.
Si vous êtes vous-même victime, ou survivante : ce livre est peut-être le plus important que vous puissiez lire en ce moment. Pas pour vous accabler. Pour vous délivrer de l’idée que vous seriez un cas isolé, un accident statistique, une exception malheureuse. Vous ne l’êtes pas. Vous êtes une parmi des dizaines de milliers, dans ce pays, dans nos communautés. Et le simple fait de le savoir peut vous donner la force qui vous manquait.
Le silence prospérait sur l’absence de données. Murielle Selon a brisé ce silence-là.
Son livre est court — 168 pages. Son ton est celui d’un mémoire universitaire, exigeant mais lisible. Et son apport est immense. Il a transformé, en France, la conversation sur les violences conjugales en milieu chrétien. Avant lui, on disait : « il y en a peut-être ». Après lui, on dit : « il y en a plus d’une sur trois ».
Cette différence-là, ce n’est pas une nuance académique. C’est, pour des dizaines de milliers de femmes, la différence entre le silence et la parole. Entre l’invisibilité et la reconnaissance. Entre le cycle qui continue et la porte qui s’ouvre.
Lisez-le. Faites-le circuler. Citez-le dans vos prédications, dans vos conseils, dans vos cellules. Et que ses chiffres deviennent, dans nos Églises, le sol sur lequel nous bâtirons enfin des communautés où aucune femme ne devra choisir entre sa foi et sa vie.*
Murielle SELON, « La violence conjugale dans les Églises évangéliques en France. La comprendre pour agir », préface de Valérie Duval-Poujol, L’Harmattan, 2022, 168 pages, 18 €. ISBN 978-2-14-030879-6.
Cet article s’appuie sur la lecture du livre de Murielle Selon, ainsi que sur mon propre ouvrage « Violences conjugales, et si on en parlait ? Regards d’une chrétienne évangélique sur un fléau trop longtemps ignoré » (Hélène Laplante, BoD, 2026), dans lequel je consacre plusieurs chapitres aux mécanismes de spiritualisation de la violence et à la manière dont nos Églises peuvent enfin devenir des lieux sûrs. Cet ouvrage sera bientôt publié.
Si vous êtes en danger : 3919 (France, gratuit, anonyme, 24h/24). Urgence immédiate : 17 ou 112. Accompagnement en milieu chrétien : stop-abus.fr ou 01 80 52 33 89 (ligne d’écoute FPF).
Pour aller plus loin, vous pouvez vous renseigner en vous documentant sur les sites suivants :
https://www.protestants.org/une-ligne-nationale-decoute-pour-les-victimes-de-violences/ https://chretiens.com/chretiensdumonde/actualitechretienne/la-fpf-ouvre-une-ligne-decoute-pour-les-chretiens-victimes-de-violences/2025/03/07/13/44/ https://actualites.adventiste.org/france-victime-fpf/ https://www.rcf.fr/articles/actualite/la-federation-protestante-de-france-lance-une-ligne-nationale-et-independante https://www.reforme.net/les-eglises-face-a-la-pedophilie-et-aux-abus-sexuels/violences-et-abus-dans-leglise-le-premier-bilan-du-partenariat-entre-la-fpf-et-france-victimes/