14. mai 2026
L’Église protestante se regarde enfin en face
Pourquoi « Comprendre et lutter contre les violences en protestantisme » (Bibli’O / FPF, 2025) est l’ouvrage le plus important publié en France sur ces questions depuis vingt ans.
Temps de lecture : 8 minutes • Présentation de l’ouvrage collectif dirigé par Valérie Duval-Poujol, en partenariat avec la Fédération Protestante de France.
Il y a des livres qu’on lit. Et il y a des livres qui marquent un avant et un après.
« Comprendre et lutter contre les violences en protestantisme », publié en 2025 aux éditions Bibli’O en partenariat avec la Fédération Protestante de France, est de ceux-là. Pour la première fois en France, le protestantisme — dans toute sa diversité, baptiste, réformée, libre, évangélique, pentecôtiste — reconnaît officiellement, institutionnellement, par écrit, qu’il existe des violences en son sein. Et il propose, avec rigueur et humilité, des pistes pour y répondre.
Pour beaucoup d’entre nous, femmes qui avons longtemps cherché dans les rayons des librairies chrétiennes un livre qui dirait simplement la vérité de ce que nous avions vécu, cet ouvrage arrive tard. Mais il arrive. Et il change la conversation pour les générations qui viennent.
Une fiche technique qui dit déjà beaucoup
Titre : Comprendre et lutter contre les violences en protestantisme Direction : Valérie Duval-Poujol, théologienne, vice-présidente de la Fédération Protestante de France Éditeur : Bibli’O (Alliance Biblique Française), en partenariat avec la FPF Année : 2025 Pages : 362 ISBN : 978-2-38623-010-3
Contributeurs : Plus de 15 auteurs et autrices issus du protestantisme — théologiens, pasteurs, psychologues, sexologues, médecins, philosophes
Trois cent soixante-deux pages. Plus de quinze contributeurs. Une approche pluridisciplinaire authentique. Quand un milieu religieux décide de regarder ses propres violences, ce n’est jamais sur un coin de table. C’est un livre, et c’est ce livre-là.
D’où vient cet ouvrage ?
L’histoire commence en 2023. La Fédération Protestante de France publie cette année-là un rapport interne sur les violences sexuelles et spirituelles dans le protestantisme. Ce rapport, qui fait suite aux ondes de choc provoquées par le rapport Sauvé dans l’Église catholique et par le mouvement #MeToo dans la société, prend acte d’une réalité longtemps minimisée : non, les Églises protestantes ne sont pas épargnées. Oui, des violences s’y produisent. Et oui, le cadre spirituel peut, dans certains cas, les amplifier.
L’ouvrage de 2025 est le prolongement direct de ce rapport. Mais là où le rapport posait le diagnostic, le livre propose les outils. Il est conçu, dès l’origine, comme « un guide » — un terme important. Pas un essai de plus. Un outil pédagogique et pratique de prévention et d’action, qui doit pouvoir circuler entre les mains des pasteurs, des responsables, des conseillers conjugaux, des membres d’Église qui veulent comprendre.
Qui a écrit ce livre ?
La force de cet ouvrage tient en grande partie à la qualité et à la diversité de ses contributeurs. Là où d’autres livres sur le sujet sont signés par une seule plume, celui-ci rassemble plus de quinze voix. Et chacune apporte son angle :
• Valérie Duval-Poujol, qui dirige l’ouvrage : théologienne, enseignante à l’Institut Catholique de Paris et à l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier, vice-présidente de la FPF, fondatrice de l’association Une place pour Elles. Elle apporte le cadre biblique et théologique.
• Jacques Poujol : psychothérapeute, conseiller conjugal et familial, pasteur. Coauteur du manuel pastoral de référence « Violences conjugales. Accompagner les victimes » (2020). Son apport : la dimension clinique.
• Frédéric Rognon : ministre de l’Église protestante unie de France, professeur de philosophie. Il apporte la réflexion éthique et philosophique.
• Myriam Letzel : psychanalyste, coordinatrice du service d’écoute « Stop abus », conseillère conjugale et familiale. Elle écrit depuis le terrain, à partir de la voix des victimes qu’elle accompagne.
• Nathalie Gonzalez : sage-femme. André Letzel : sexologue, thérapeute de couple. Tous deux apportent la dimension corporelle et sexologique, trop souvent absente des ouvrages chrétiens sur ces sujets.
• Guy Vuilleumier : psychologue clinicien et psychothérapeute psychanalytique. Joëlle Nicolas Randegger : ancienne médecin-pédiatre. Évelyne Nielsen : enseignante et administratrice d’une ONG humanitaire en Afrique.
Cette pluralité n’est pas décorative. Elle est le cœur même de la méthode.
Parce qu’une violence conjugale, une emprise spirituelle, un abus sexuel, ne se comprennent pas avec un seul outil. Il faut la théologie pour démonter les versets mal utilisés. Il faut la psychologie pour comprendre l’emprise. Il faut la médecine pour soigner les corps. Il faut la sexologie pour ne pas se taire sur ce dont on ne parle jamais. Il faut le terrain associatif pour ne pas rester dans l’abstraction.
Ce livre dit qu’aucune discipline seule ne peut affronter ces violences. Et qu’aucune Église seule ne peut s’en sortir.
Ce que le livre couvre
Contrairement à ce que son titre pourrait laisser entendre, l’ouvrage ne se limite pas aux violences conjugales. Il aborde l’ensemble du champ des violences en milieu protestant : violences sexistes, violences sexuelles, violences spirituelles, violences conjugales. C’est une force, parce que ces violences sont rarement isolées les unes des autres.
Une femme victime de violences conjugales dans son couple chrétien a souvent, en plus, subi des violences spirituelles — des versets utilisés contre elle, un pardon exigé prématurément, une soumission présentée comme une vertu. Et les mécanismes qui permettent à un pasteur de commettre une agression sexuelle dans le cadre d’un accompagnement pastoral sont, pour partie, les mêmes que ceux qui permettent à un mari violent de continuer à frapper sans être inquiété : confusion entre autorité spirituelle et autorité personnelle, culture du silence, peur du scandale, primat de l’institution sur la personne.
Le livre fait donc ce que peu d’ouvrages chrétiens ont osé faire : il regarde toutes ces violences ensemble, et il en cherche les ressorts communs.
La thèse centrale : le cadre spirituel peut amplifier la violence
Au cœur de l’ouvrage, il y a une analyse défendue notamment par Valérie Duval-Poujol et qui constitue, je crois, la contribution intellectuelle majeure du livre. La voici, formulée le plus simplement possible :
La violence n’est pas plus fréquente dans les milieux protestants qu’ailleurs. Mais quand elle s’y produit, le cadre spirituel peut l’amplifier.
Cette nuance est cruciale. Elle évite deux écueils symétriques. D’un côté, le déni — « il n’y a pas plus de violences chez nous qu’ailleurs, donc on n’a rien à dire ». De l’autre, l’accusation globale — « les Églises sont des nids de violence ». Aucune de ces deux postures n’est juste. La réalité est plus subtile, et plus exigeante.
Le cadre spirituel amplifie la violence quand il enseigne un pardon prématuré qui efface au lieu de réparer. Quand il présente la soumission comme la vertu cardinale de la femme. Quand il fait du divorce un péché supérieur à la violence elle-même. Quand il isole les fidèles du « monde » — c’est-à-dire des médecins, des psychologues, des associations, de la police. Quand il confond autorité pastorale et pouvoir personnel. Quand il refuse de regarder en face ce qui se passe dans les foyers de ses propres membres.
Ce ne sont pas des accusations gratuites. Ce sont, l’ouvrage le démontre, des mécanismes documentés, observés, analysés. Et la bonne nouvelle, c’est qu’on peut les nommer pour mieux les démonter.
Pas seulement un livre : tout un dispositif
La publication de l’ouvrage en 2025 ne s’est pas faite seule. Elle s’est inscrite dans un dispositif institutionnel cohérent, déployé par la FPF la même année, et qui mérite d’être connu :
• Un numéro d’appel dédié, ouvert en mars 2025 en partenariat avec l’association France Victimes. Il s’adresse à toutes les victimes de violences au sein du protestantisme et à leurs proches. Les écoutants sont des professionnels formés à cette problématique, indépendants des institutions ecclésiales — un choix essentiel, qui garantit l’objectivité face à la victime.
• Des formations pour pasteurs, responsables d’Églises et cadres institutionnels, destinées à mieux repérer les situations à risque, comprendre les mécanismes d’emprise, et adopter les bons réflexes. Ces formations couvrent notamment l’éthique de l’autorité et la lutte contre les comportements abusifs.
• Un code de déontologie pastorale, en cours d’élaboration au moment où ces lignes sont écrites. Il vise à renforcer les repères éthiques, la responsabilité et la protection des personnes dans l’ensemble du protestantisme français.
• Des formations interreligieuses, qui ont déjà accueilli des responsables de tous les cultes de France. Parce que ces questions dépassent les frontières confessionnelles.
Autrement dit : le livre n’est pas un coup d’éclat éditorial isolé. Il fait partie d’une stratégie d’ensemble — diagnostic, formation, écoute, accompagnement, déontologie. C’est ce qui en fait, à mon sens, la « pierre angulaire institutionnelle » de la lutte contre les violences en milieu protestant en France.
À qui s’adresse ce livre ?
À tous les responsables d’Église, d’abord. Pasteurs, anciens, diacres, responsables de cellule, responsables de jeunesse, responsables de groupe de femmes : ce livre est désormais la référence à laquelle vous devez pouvoir vous référer. Pas un livre qu’on lit une fois et qu’on range. Un livre qu’on garde à portée de main.
Aux conseillers conjugaux, aux thérapeutes chrétiens, aux travailleurs sociaux en lien avec des communautés protestantes. Vous y trouverez des outils interdisciplinaires que vous ne trouverez nulle part ailleurs sous cette forme.
Aux membres d’Église qui veulent comprendre. Si vous avez senti, dans votre assemblée, des malaises non nommés ; si vous avez croisé des femmes qui « disparaissaient » progressivement de la vie communautaire ; si vous vous demandez ce qui se passe vraiment derrière certaines portes — ce livre vous donnera les clés.
Et aux victimes elles-mêmes, sous une condition : pas seules. Cet ouvrage est exigeant. Il est universitaire dans sa forme, technique parfois. Il peut nourrir, mais il peut aussi confronter. Je recommande aux survivantes de le lire accompagnées — par une amie sûre, une thérapeute, un groupe. Pour démarrer, mon propre livre, ou celui de Cosette Fébrissy, Jacques Poujol et Valérie Duval-Poujol (« Violences conjugales. Accompagner les victimes », Empreinte temps présent, 2020) sont plus immédiatement accessibles.
Ce que cet ouvrage change pour nous, les femmes
Je voudrais finir par quelques mots plus personnels. Pour celles qui, comme moi, ont traversé ces violences dans des communautés où personne ne savait quoi en faire.
Pendant des années, quand on cherchait à mettre des mots sur ce qu’on vivait, on tombait sur des livres américains traduits, des analyses militantes peu reconnues par nos pasteurs, ou des silences institutionnels gênés. On entendait dire que ces questions étaient « importées d’ailleurs », qu’elles relevaient « de cas isolés », qu’il ne fallait pas en faire une cause.
Avec cet ouvrage, ce temps est terminé. Quand une femme arrive aujourd’hui dans le bureau d’un pasteur de la Fédération Protestante de France pour parler de ce qu’elle subit, le pasteur ne peut plus dire qu’il ne savait pas. Il ne peut plus dire que l’Église n’a pas pris position. Il ne peut plus dire qu’il n’y a pas d’outils. L’institution s’est exprimée. Elle a écrit. Elle a formé. Elle a ouvert une ligne d’écoute. Elle a engagé un code de déontologie.
Cela ne signifie pas que tout est résolu. Le travail reste immense, paroisse par paroisse, communauté par communauté. La parole institutionnelle, comme je l’écris dans mon propre livre, doit encore descendre jusqu’au pasteur de quartier qui reçoit, demain matin, une femme en pleurs. Et cela demandera, dans certaines communautés évangéliques restées à l’écart de ces avancées, un travail particulier.
Mais le socle existe désormais. Et c’est immense.
L’Église protestante française a enfin un livre qu’elle peut tendre aux femmes qui souffrent — non pour les renvoyer chez elles, mais pour les accompagner dehors.
« Comprendre et lutter contre les violences en protestantisme » est, à mon sens, l’ouvrage à offrir cette année à votre pasteur, à votre responsable de cellule, à votre bibliothèque paroissiale. Pas parce qu’il est confortable — il ne l’est pas. Mais parce qu’il rend impossible le retour en arrière.
Et pour toutes celles qui ont longtemps attendu que leur Église se mette à parler de ce qu’elle préférait taire : ce livre est l’une des preuves que l’attente n’a pas été vaine. Quelque chose a commencé. Quelque chose continuera.
Valérie DUVAL-POUJOL (dir.), « Comprendre et lutter contre les violences en protestantisme », Éditions Bibli’O (Alliance Biblique Française), en partenariat avec la Fédération Protestante de France, 2025, 362 pages. ISBN 978-2-38623-010-3. Disponible en librairie chrétienne, sur le site editionsbiblio.fr, à La Maison de la Bible et même à la FNAC.
À consulter en complément : le portail de la FPF (protestants.org) pour la ligne d’écoute en partenariat avec France Victimes ; stop-abus.fr pour le service d’écoute spécialisé en milieu chrétien ; uneplacepourelles.fr pour l’association fondée par Valérie Duval-Poujol.
Cet article s’appuie sur les éléments éditoriaux de l’ouvrage et sur les communications de la Fédération Protestante de France, ainsi que sur mon propre livre « Violences conjugales, et si on en parlait ? Regards d’une chrétienne évangélique sur un fléau trop longtemps ignoré » (Hélène Laplante, BoD, 2026), dans lequel je salue l’importance de cet ouvrage collectif comme étape institutionnelle majeure. Mon ouvrage sera bientôt disponible à la vente
Voici le lien de la FPF https://www.protestants.org/une-ligne-nationale-decoute-pour-les-victimes-de-violences/