28. mai 2026
Le Mythe de l'Inconnu
Ce n'est pas le buisson
On a appris aux petites filles à se méfier de l'inconnu, dans la nuit, derrière le buisson. La réalité du viol est tout autre — et c'est pour cela qu'on peine tant à croire les victimes.
Temps de lecture : 8 minutes • Sources : Insee / SSMSI (enquête Cadre de vie et sécurité), Ministère de la Justice, MIPROF, Collectif Féministe Contre le Viol. Liens utiles et note méthodologique en fin d'article.
On a toutes grandi avec la même histoire.
Ne parle pas aux inconnus. Ne marche pas seule la nuit. Surveille ton verre. Méfie-toi de l'homme dans la ruelle sombre, de la voiture qui ralentit, de l'ombre derrière le buisson. On nous a appris, dès l'enfance, à dessiner le danger sous les traits d'un étranger. Quelqu'un qu'on ne connaît pas. Quelqu'un qui surgit du dehors.
Cette histoire est rassurante. Elle permet de croire que le danger a un visage identifiable, qu'on peut l'éviter en suivant quelques règles de prudence, qu'il appartient à un ailleurs dont on peut, avec de la vigilance, se tenir à distance.
Le problème, c'est qu'elle est fausse. Et que cette fausseté, soigneusement entretenue, coûte très cher aux femmes.
Ce que disent vraiment les chiffres
Commençons par ce qui est solidement établi, à partir de la source la plus officielle qui existe en France : la Lettre de l'Observatoire national des violences faites aux femmes, publiée par la MIPROF (Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences) en novembre 2025, sur les données de l'année 2024.
Premier chiffre : 54 % des victimes de viol connaissent leur agresseur. Plus de la moitié. Et encore, ce pourcentage repose sur les faits déclarés et enregistrés — il sous-estime presque certainement la réalité, puisque les violences commises par un proche sont précisément celles qu'on déclare le moins.
Deuxième chiffre, pour mesurer l'ampleur : en France, une femme est victime de viol ou de tentative de viol toutes les deux minutes. 277 000 femmes majeures déclarent avoir subi un viol, une tentative de viol ou une agression sexuelle sur une seule année.
Troisième chiffre, le plus accablant : parmi ces victimes, seules 7 % portent plainte. Autrement dit, plus de neuf victimes sur dix ne franchissent jamais la porte d'un commissariat. Les enquêtes l'expliquent par un manque de confiance dans les procédures judiciaires, qui dissuade les victimes de se signaler.
Quatrième chiffre, pour briser un autre mythe — celui qui voudrait que ces violences ne concernent que des adultes : parmi les viols enregistrés par les services de police et de gendarmerie, un tiers des victimes féminines ont moins de 15 ans. Des enfants. Et plus de la moitié de l'ensemble des victimes de violences sexuelles enregistrées en 2024 étaient mineures.
Ces chiffres convergent tous vers une même conclusion, que confirment aussi les enquêtes de l'Insee : l'agresseur est presque toujours quelqu'un que la victime connaît. Souvent quelqu'un qu'elle aime. Souvent quelqu'un que tout le monde, autour d'elle, connaît et apprécie. Et près de la moitié des viols sur victimes majeures sont commis au sein même du couple.
Mari. Frère. Oncle. Collègue. Ami. Médecin. Père. Beau-père. Voisin. Le danger n'est pas dans le buisson. Il est dans la salle à manger.
Pourquoi le mensonge de l'inconnu nous arrange tous
Si la réalité est si bien documentée, pourquoi le mythe de l'inconnu persiste-t-il avec une telle force ? Parce qu'il rend service. À presque tout le monde.
Il rassure les femmes, d'abord — du moins en apparence. Tant que le danger vient du dehors, on peut croire qu'on le maîtrise : en rentrant tôt, en évitant certaines rues, en ne sortant pas seule. Reconnaître que le danger vient du dedans, du cercle intime, c'est admettre qu'aucune précaution ne protège vraiment. C'est insupportable. Alors on préfère le buisson.
Il rassure les hommes, ensuite. Tant que l'agresseur est un monstre tapi dans l'ombre, l'immense majorité des hommes peut se penser radicalement étrangère à cette violence. « Moi, jamais. » Mais si l'agresseur est le mari, le collègue, l'ami, l'oncle — alors la frontière devient floue, inconfortable. Il faut s'interroger sur ses propres comportements, sur ceux de ses proches, sur ce qu'on a laissé passer. Le mythe de l'inconnu dispense de cet examen.
Il rassure les familles et les communautés, enfin. Reconnaître qu'un viol a été commis par un membre respecté du groupe — un père de famille, un responsable d'Église, un notable — c'est faire voler en éclats l'image qu'on a de soi et des siens. Il est tellement plus simple de douter de la victime que de regarder en face ce qu'a fait celui qu'on aime.
On ne croit pas les femmes, non pas malgré le fait qu'elles accusent des proches, mais précisément parce qu'elles accusent des proches.
Le coût de ce mensonge pour les victimes
Cette mécanique a un prix. Et ce sont les victimes qui le paient.
Une femme violée par un inconnu dans une ruelle correspond à l'image attendue de la victime. On la croit, on la plaint, on la soutient. Mais elle est l'exception statistique.
Une femme violée par son mari, son collègue, son oncle, correspond à la réalité majoritaire — et c'est précisément elle qu'on ne croit pas. Parce que l'accusé est aimable. Parce qu'il a une réputation. Parce que « ça ne lui ressemble pas ». Parce que la croire, elle, oblige à le condamner, lui, et tout l'édifice de relations qui le protège.
On lui demande alors ce qu'elle a fait pour en arriver là. Si elle n'a pas mal interprété. Si elle ne regrette pas, après coup, une relation consentie. On lui rappelle les conséquences de ses accusations sur la famille, sur les enfants, sur l'Église, sur la carrière de l'autre. On transforme la victime en accusée, et l'accusé en victime d'une accusation.
Et c'est ainsi qu'on arrive à ce constat glaçant. Sur une année, 277 000 femmes majeures déclarent un viol, une tentative de viol ou une agression sexuelle — et seulement 7 % d'entre elles portent plainte. Parmi les plaintes déposées, une large part est ensuite classée sans suite : le ministère de la Justice relevait, pour les affaires de violences sexuelles traitées par les parquets, que plus de sept personnes mises en cause sur dix voyaient leur affaire classée, le plus souvent pour « infraction insuffisamment caractérisée ». Autrement dit : parole contre parole, et le doute qui profite presque toujours aux mêmes.
Une parenthèse, pour mes lectrices et lecteurs chrétiens
Je dois écrire ici quelque chose de difficile, mais que mon expérience et mes échanges m'obligent à dire.
Dans nos milieux chrétiens, le mythe de l'inconnu prend une forme particulière, et particulièrement redoutable. Parce qu'à la réticence ordinaire à croire qu'un proche puisse être un agresseur s'ajoute une réticence supplémentaire : croire qu'un frère dans la foi, un responsable, un pasteur, un homme « de Dieu », puisse l'être.
« Ce n'est pas possible, c'est un homme de prière. » « Il a conduit tant d'âmes au Seigneur. » « Pense au scandale pour le témoignage de l'Église. » « Es-tu sûre de ne pas avoir mal compris ? » « Le pardon ne fait-il pas partie de ta foi ? »
Ces phrases, des victimes les entendent. Et chacune d'elles ajoute une pierre au mur du silence. La réputation spirituelle de l'agresseur devient une armure de plus, qui le protège mieux encore que sa réputation sociale.
Je veux le dire avec netteté : aucune fonction spirituelle ne rend un homme incapable de commettre le mal. L'histoire récente de toutes les confessions — catholique, protestante, évangélique — l'a tragiquement démontré. Un agresseur peut prier, prêcher, citer les Écritures, et agresser. Les deux ne s'excluent pas. Et lorsqu'une victime trouve le courage de parler, le premier devoir de la communauté n'est pas de protéger l'institution. C'est de la croire, de la protéger, elle, et de laisser la justice faire son travail.
Protéger un agresseur au nom du témoignage de l'Église, ce n'est pas servir Dieu. C'est trahir celle qu'Il nous demandait de protéger.
Que faire de cette vérité ?
Si vous êtes une femme, et que vous reconnaissez dans ces lignes quelque chose que vous avez vécu : sachez que la difficulté que vous avez eue à parler, à être crue, à nommer un proche, n'est pas une faiblesse de votre part. C'est le produit d'un système entier conçu pour rendre cette parole presque impossible. Vous n'avez pas exagéré. Vous n'avez pas mal compris. Vous n'êtes pas coupable de l'amour ou du respect que d'autres portaient à votre agresseur.
Si vous êtes un proche, un ami, un témoin : le jour où une femme vous confiera avoir été agressée par quelqu'un que vous connaissez et appréciez, vous ressentirez cette résistance intérieure — « pas lui, c'est impossible ». Reconnaissez cette résistance pour ce qu'elle est : non pas une preuve de l'innocence de l'accusé, mais exactement le mécanisme qui protège les agresseurs depuis toujours. Et faites le choix difficile : croire d'abord.
Si vous êtes responsable d'une communauté, d'une Église, d'une famille élargie : préparez-vous, avant que cela n'arrive. Décidez maintenant, à froid, que vous protégerez les victimes et non les institutions. Parce que le jour où un cas se présentera, l'émotion, la loyauté, la peur du scandale pousseront toutes dans le même sens : celui du silence. Avoir décidé d'avance de quel côté se tenir est la seule manière de tenir bon.
Vous êtes victime ?
Quel que soit le temps écoulé depuis les faits — quelques jours ou plusieurs décennies — vous avez le droit d'être entendue, accompagnée, et le cas échéant de porter plainte. En France, le délai de prescription pour le viol est de vingt ans à compter de la majorité pour les faits commis sur une personne mineure.
Vous n'êtes pas obligée de porter plainte tout de suite, ni même jamais, pour avoir droit à de l'aide. Parler à une association, à un médecin, à une psychologue formée au psychotraumatisme, est déjà un pas.
Voici les ressources de confiance :
URGENCE
▸ Police / Secours — 17 — 112 En cas de danger immédiat.
▸ 3919 — Violences Femmes Info — Gratuit, anonyme, 7j/7 Pour toutes les violences faites aux femmes.
VIOLENCES SEXUELLES — SPÉCIALISÉ
▸ Collectif Féministe Contre le Viol — Viols Femmes Informations — 0 800 05 95 95 (gratuit) La permanence de référence pour les victimes de viol et d'agression sexuelle, quel que soit le délai écoulé.
▸ Arrêtons les violences — arretonslesviolences.gouv.fr Tchat anonyme 24h/24 avec des policiers et gendarmes formés, et signalement en ligne.
▸ France Victimes — 116 006 (numéro européen d'aide aux victimes) Réseau national d'associations d'aide aux victimes, accompagnement juridique et psychologique gratuit.
EN MILIEU CHRÉTIEN
▸ Stop abus — stop-abus.fr Service d'écoute spécialisé pour les violences en contexte chrétien, indépendant des institutions.
▸ Ligne d'écoute de la Fédération Protestante de France — 01 80 52 33 89 — En partenariat avec France Victimes Pour les violences subies au sein du protestantisme. Écoutants professionnels indépendants.
Tant qu'on cherchera le danger dans le buisson, on continuera de ne pas voir celui qui est assis à notre table.
C'est pour cela que cette vérité doit être dite, répétée, partagée. Non pas pour faire peur, ni pour jeter le soupçon sur tous les hommes — l'immense majorité ne sont pas des agresseurs. Mais pour cesser de chercher au mauvais endroit. Pour que la prochaine fois qu'une femme nommera un proche, on ne lui réponde pas « c'est impossible », mais « je te crois, et je suis là ».
Sources et liens directs
Par souci de transparence, voici les liens directs vers chacune des sources officielles citées dans cet article. Vous pouvez les consulter et vérifier vous-même chaque chiffre.
▸ Observatoire national des violences faites aux femmes (MIPROF) — Lettre n°25, novembre 2025, données 2024. Source des chiffres : 54 % d'agresseurs connus, 1 viol toutes les 2 minutes, 7 % de plaintes, 1 victime sur 3 de moins de 15 ans parmi les viols enregistrés. https://arretonslesviolences.gouv.fr/sites/default/files/2025-11/Lettre-violences-sexistes-et-sexuelles-novembre-2025.pdf
▸ Insee / SSMSI — Enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » (violences sexuelles, lieu et lien avec l'agresseur). https://www.insee.fr/fr/statistiques/5763559
▸ Ministère de la Justice — Infostat Justice n°160, sur le traitement judiciaire des violences sexuelles (classements sans suite). https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/migrations/portail/art_pix/stat_infostat_160.pdf
▸ Collectif Féministe Contre le Viol — Données et permanence Viols Femmes Informations. https://cfcv.asso.fr/
Note sur les chiffres : les statistiques sur les violences sexuelles varient selon les sources et les méthodes (enquêtes de victimation en population, plaintes enregistrées par la police, données associatives). Les chiffres cités ici proviennent de la source institutionnelle de référence — l'Observatoire national des violences faites aux femmes (MIPROF) — et de l'Insee, en précisant leur périmètre. Le chiffre « un tiers des victimes de viol ont moins de 15 ans » porte spécifiquement sur les viols enregistrés par les services de police et de gendarmerie. J'ai écarté volontairement certaines proportions très partagées sur les réseaux sociaux (comme « 94 % de classements sans suite » ou « 9 victimes sur 10 connaissaient leur agresseur »), dont la valeur statistique est débattue, au profit de données officielles vérifiables.
Sources : Observatoire national des violences faites aux femmes (MIPROF), Lettre n°25, novembre 2025, données 2024 (arretonslesviolences.gouv.fr) ; Insee / SSMSI, enquête « Cadre de vie et sécurité » et « Vécu et ressenti en matière de sécurité » ; Ministère de la Justice, Infostat Justice n°160 ; Collectif Féministe Contre le Viol (cfcv.asso.fr).
Cet article s'inscrit dans la série « Une seule violence » à partir du livre « Violences conjugales, et si on en parlait ? » d'Hélène Laplante, à paraître prochainement.