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18. mai 2026

Le mariage forcé

12 millions par an

Le mariage forcé n'est pas une coutume. C'est une violence. Et elle existe aussi en France, dans une zone de silence soigneusement entretenue.

Temps de lecture : 8 minutes • Sources : UNICEF, Voix de Femmes, Fédération GAMS, INED, Ministère des Affaires étrangères. Liens et numéros utiles en fin d'article.

Commençons par un chiffre. Un seul, mais qui, je crois, dit l'essentiel.

Chaque année, dans le monde, 12 millions de filles sont mariées avant l'âge de 18 ans. Cela représente 23 filles par minute. Près d'une fille toutes les trois secondes — c'est-à-dire qu'au moment où vous finissez de lire cette phrase, plusieurs viennent d'être données, vendues, ou contraintes à un homme qu'elles n'ont pas choisi.

Et 650 millions de femmes vivant aujourd'hui sur cette planète ont été mariées avant leur majorité.

On regarde souvent ces chiffres comme une réalité lointaine, propre à l'Afrique subsaharienne ou à l'Asie du Sud — qui concentrent en effet la majorité des cas. On oublie qu'ils incluent aussi la France. Et qu'au sein de la francophonie, ils incluent surtout des pays auxquels nous, en métropole, sommes encore très attachés.

La France n'est pas épargnée

Selon les estimations de la Fédération nationale GAMS — l'une des principales associations françaises sur le sujet — entre 120 000 et 150 000 jeunes filles risquent aujourd'hui d'être mariées de force en France, ou le sont déjà. D'autres estimations, plus larges, parlent de 200 000 femmes concernées.

Ces chiffres sont à manier avec précaution : il n'existe en France aucune statistique officielle sur les mariages forcés, ce que l'association Voix de Femmes ne cesse de dénoncer. L'absence de recensement, comme toujours, participe à l'invisibilisation de cette violence.

Ce que nous savons en revanche grâce au dispositif SOS Mariage Forcé, géré par Voix de Femmes depuis 1998, c'est qu'en 2023 seule, l'association a traité 147 saisines — dont 72 % émanaient de jeunes femmes contactant le service avant le mariage, c'est-à-dire alors qu'il était encore possible d'agir. Et ces 147 dossiers ne représentent, l'association le souligne elle-même, qu'une part infime des victimes réellement concernées.

La majorité des mariages forcés en France concerne des jeunes filles issues de familles immigrées de première ou deuxième génération, originaires principalement d'Afrique subsaharienne, du Maghreb, de Turquie, ou du sous-continent indien. La directrice du GAMS, Isabelle Gillette-Faye, le précise : la plupart de ces mariages ne sont pas civils mais coutumiers ou religieux. Ils échappent ainsi aux lois en vigueur — notamment l'interdiction des mariages avant 18 ans inscrite dans le Code civil français.

Un mariage qui n'est pas reconnu par la loi française est néanmoins reconnu par la famille et la communauté. Et il implique, dès la nuit de noce, des rapports sexuels contraints.

Cette précision, que je tire directement du site de la Fédération GAMS, est centrale. Un mariage forcé n'est pas un papier ou une cérémonie — c'est une réalité quotidienne, une cohabitation forcée, et juridiquement parlant, une succession de viols.

Une géographie de la violence

Si je voulais dessiner sur une carte de la francophonie où ces violences se concentrent, voici ce que je traçerais.

D'abord, dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, où la prévalence du mariage des enfants atteint des sommets. Selon les données UNICEF, le Niger arrive en tête mondialement avec 76 % de filles mariées avant 18 ans. Viennent ensuite la République centrafricaine (68 %), le Tchad (67 %), le Mali (54 %), le Burkina Faso (52 %). La République démocratique du Congo, le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Sénégal sont également fortement concernés. L'UNICEF rappelait en 2022 que 9 des 10 pays au monde où le mariage d'enfants est le plus répandu se trouvent en Afrique subsaharienne, et que sans accélération massive des efforts, 45 millions de filles supplémentaires y deviendront des mariées enfants au cours de la prochaine décennie.

Ensuite, dans la Caraïbe francophone — Haïti, qui fait partie des Grandes Antilles, ainsi que les Antilles françaises (Guadeloupe, Martinique) — où le sujet est moins documenté mais où les ONG signalent des situations comparables, sous d'autres formes : mariages d'enfants liés à la pauvreté extrême, unions forcées comme stratégie de survie après les catastrophes naturelles.

En Europe francophone — France, Belgique, Suisse — la pratique existe également, principalement dans les communautés issues de l'immigration récente. Au Canada francophone (Québec), les associations alertent depuis plusieurs années sur des cas similaires.

Aucun pays francophone n'est en réalité totalement épargné. Et nulle part dans le monde, selon l'UNICEF, la pratique n'est en voie d'éradication d'ici 2030, l'horizon fixé par les Objectifs de développement durable de l'ONU. Pour y parvenir, il faudrait que les progrès accélèrent vingt fois leur rythme actuel.

Ce que le mariage forcé fait à celles qu'il enferme

Une étude réalisée en 2014 par l'INED en partenariat avec l'association Voix de Femmes a permis, pour la première fois en France, de documenter avec rigueur les conséquences sur les jeunes femmes prises dans ces unions. Les résultats sont saisissants.

3,8 % des personnes suivies par l'association ont fait une ou plusieurs tentatives de suicide. Autant ont déclaré avoir des envies suicidaires. 50,8 % subissent des violences psychologiques — chantage, harcèlement, menaces de mort, menaces de violences physiques. 28,7 % se trouvent, après leur mariage, déjà en dehors du système scolaire. Et selon une enquête plus récente de Voix de Femmes, au moins 10 % des femmes mariées de force se sont vu interdire d'étudier, de travailler, ou se sont vu confisquer leur salaire.

Mais ces chiffres, aussi parlants soient-ils, ne disent pas l'essentiel. L'essentiel, c'est ce que rapportent les associations sur le terrain : des jeunes filles qui partent un été soi-disant pour rendre visite à leur grand-mère au pays — et qui ne reviennent pas. Des passeports confisqués. Des téléphones bloqués. Des familles entières qui cessent de répondre. Et, à l'autre bout de la chaîne, des vies entières prises dans une cohabitation qu'elles n'ont pas choisie.

La notion de « rapports sexuels » n'existe pas dans un mariage forcé. Il n'y a que du viol — dès la nuit de noce, et pour toute la durée du mariage.

Cette phrase, je l'emprunte directement à Voix de Femmes. Je voudrais qu'elle reste en tête. Parce que c'est elle qui dit pourquoi le mariage forcé ne peut être traité comme une simple question de coutume. Le consentement est le socle de toute relation sexuelle qui ne soit pas un crime. Et dans un mariage forcé, le consentement n'a, par définition, jamais existé.

Ce que dit la loi française

La France interdit le mariage forcé. L'article 146 du Code civil dispose qu'« il n'y a pas de mariage lorsqu'il n'y a point de consentement ». L'article 180 précise que ce consentement doit être libre.

Plus encore : depuis 2013, le fait de contraindre une personne à se rendre à l'étranger pour l'y marier de force est un délit passible de 3 ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende (article 222-14-4 du Code pénal). Si la victime est mineure ou si des violences ont été exercées, les peines sont aggravées.

La majorité matrimoniale, fixée à 15 ans pour les femmes jusqu'en 2006, a été portée à 18 ans pour tous par la loi du 4 avril 2006. C'est un progrès. Mais comme l'écrivent les associations, ces avancées juridiques ne suffisent pas tant que les mariages religieux et coutumiers, eux, échappent au regard de la loi française.

Si vous êtes ressortissante française et que vous craignez d'être contrainte à un mariage forcé à l'occasion d'un voyage à l'étranger : prévenez le consulat de France le plus proche de votre destination, gardez sur vous votre passeport, vos numéros d'urgence, et n'hésitez pas à prendre contact avec une association avant le départ. Le ministère des Affaires étrangères a mis en ligne une page dédiée — son lien figure plus bas.

Une parenthèse, pour mes lectrices et lecteurs chrétiens

Je sais qu'une partie de mon lectorat vient des Églises évangéliques et protestantes. Et je sais aussi que dans certaines familles chrétiennes — africaines, antillaises, mais aussi métropolitaines — la frontière entre arrangement familial pieux et mariage forcé peut être plus floue qu'on ne voudrait l'admettre.

Une jeune femme à qui l'on présente un fiancé qu'elle n'a pas choisi, en lui rappelant son devoir d'obéissance à ses parents, en lui citant des versets sur la soumission, en lui faisant comprendre que refuser serait un manque de foi — cette jeune femme est en train d'être contrainte. Le voile spirituel ne change rien à la nature de l'acte. Au contraire : il la rend plus difficile encore à dénoncer.

Dans la Bible, Marie dit « Je suis la servante du Seigneur » de son plein consentement. Cette parole ne peut pas, sans se trahir elle-même, devenir l'argument qui prive une autre jeune femme de son propre consentement.

Aucune tradition, aucune foi, aucune famille n'autorise à signer un mariage à la place de quelqu'un d'autre. Le consentement n'est pas négociable.

Liens et numéros utiles

Si vous êtes en danger, si vous êtes témoin, ou si vous voulez simplement comprendre et soutenir : voici les ressources francophones de référence sur le mariage forcé, que je tiens à recommander.

URGENCE EN FRANCE

Police / Secours — 17 — 112 (depuis un portable) À utiliser sans hésitation si vous êtes en danger immédiat ou sur le point d'être emmenée contre votre volonté.

3919 — Violences Femmes Info — Gratuit, anonyme, 7j/7 Le numéro national pour toutes les violences faites aux femmes, dont le mariage forcé.

ASSOCIATIONS SPÉCIALISÉES — FRANCE

▸ Voix de Femmes — SOS Mariage Forcé — 01 30 31 05 05 — Du lundi au vendredi, 10h-17h Dispositif national d'accompagnement des personnes exposées au mariage forcé. Site : association-voixdefemmes.fr

▸ Fédération nationale GAMS — 01 43 48 10 87 Groupe pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles et des autres pratiques affectant la santé des femmes et des enfants. Site : federationgams.org

▸ Voix d'Elles Rebelles — 01 48 22 93 29 Association de prévention et d'accompagnement. https://www.voixdellesrebelles.fr/des-numeros-et-services-utiles-pour-les-femmes/

▸ Mariage Forcé.frmariageforce.fr Site officiel d'information avec carte des structures d'accueil partout en France.

INSTITUTIONNEL

▸ Ministère des Affaires étrangèresdiplomatie.gouv.fr Fiche pratique pour les Françaises craignant un mariage forcé à l'étranger, avec démarches consulaires.

▸ Arrêtons les violences (gouvernement)arretonslesviolences.gouv.fr Portail officiel de prévention et d'aide.

INTERNATIONAL / FRANCOPHONIE

▸ UNICEF — Mariage des enfantsunicef.fr Données mondiales, programme UNICEF-FNUAP, ressources. unicef.fr/article/130-millions-de-filles-et-de-femmes-africaines-sont-mariees-dans-leur-enfance Rapport de référence sur le mariage d'enfants en Afrique (2022) avec données par pays

▸ Girls Not Bridesgirlsnotbrides.org Alliance mondiale d'ONG contre le mariage des enfants. Données chiffrées par pays, rapports d'analyse, plaidoyer.

▸ Plan International Franceplan-international.fr ONG active dans plusieurs pays francophones pour la prévention du mariage des filles.

▸ Voix de Femmes — réalités du mariage forcéassociation-voixdefemmes.fr/le-mariage-force Page de référence, témoignages, signaux d'alerte.

Que faire si vous craignez pour quelqu'un ?

Si une amie, une élève, une voisine, une sœur, une jeune fille de votre Église vous semble en danger — par exemple parce qu'elle s'apprête à partir « en vacances au pays », qu'elle a perdu son sourire depuis quelques semaines, qu'on lui a confisqué son téléphone ou son passeport, qu'on lui parle de « la famille qu'on lui a trouvée » — voici quelques pas concrets.

Ne l'isolez pas. Le silence est l'arme principale de cette violence. Faites-lui savoir, sans la confronter brutalement, que vous êtes là, et que si elle a besoin d'un point d'appui, vous serez ce point. Mémorisez avec elle, ou pour elle, le numéro de SOS Mariage Forcé : 01 30 31 05 05.

Si vous êtes en milieu scolaire : l'établissement a des obligations. Les infirmières scolaires, les conseillers principaux d'éducation, les assistantes sociales scolaires peuvent saisir le Procureur de la République dans le cadre d'une mesure de protection. Beaucoup de jeunes filles ont été sauvées in extremis grâce à un signalement avant le départ.

Si vous êtes pasteur, responsable d'Église, responsable de groupe de jeunesse : votre rôle n'est pas de « médier » avec les parents. C'est d'orienter, vite, vers une association spécialisée. Une médiation pastorale dans une situation de mariage forcé peut accélérer le drame plutôt que l'empêcher.

Un mariage forcé est une trahison de tout ce que la foi prétend protéger : la dignité, la liberté, le consentement. Il n'y a aucune autorité spirituelle qui puisse l'autoriser.

Le mariage forcé n'est ni une coutume, ni une fatalité, ni une affaire privée. C'est une violence — et c'est aussi un crime. Cette semaine, je consacre ce blog et cette série de publications à le redire.

Demain → ce qui se passe pour les femmes au travail.

Sources principales : UNICEF (« Mariage des enfants », 2018-2024) ; Voix de Femmes (association-voixdefemmes.fr) ; Fédération GAMS (federationgams.org) ; INED / Voix de Femmes (étude 2014 sur la prise en charge des personnes concernées par un mariage forcé) ; Plan International France ; Ministère des Affaires étrangères (diplomatie.gouv.fr) ; OHCHR (ohchr.org).

Cet article s'inscrit dans la série « Une seule violence » publiée cette semaine sur le blog et sur Instagram (@laplante_helene), à partir du livre « Violences conjugales, et si on en parlait ? » qui sera bientôt publié (Hélène Laplante, BoD, 2026).

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