17. mai 2026
Le harcèlement de rue
Ce qu'elles ne racontent plus
Le harcèlement de rue n'est pas un détail de la vie quotidienne. C'est le premier maillon d'une chaîne qu'on a appris à ne plus voir.
Temps de lecture : 7 minutes • Cet article s'appuie sur les ressources de l'association Stop Harcèlement de Rue (stopharcelementderue.org).
« Mademoiselle ! Oh réponds salope ! »
Cette phrase, qui ouvre la page d'accueil du site de l'association Stop Harcèlement de Rue, vous l'avez peut-être déjà entendue. Si vous êtes une femme, presque certainement. Si vous êtes un homme, vous l'avez peut-être entendue dans la bouche d'un autre — sans toujours réaliser, à ce moment-là, ce qui se passait pour celle qu'il visait.
Je commence cet article par cette phrase parce qu'elle dit, en une ligne, ce qu'il faut comprendre du harcèlement de rue. Elle commence par une interpellation polie — « Mademoiselle ! ». Elle continue par une exigence — « réponds ». Elle termine par une insulte — « salope ». Trois marches, en moins de cinq secondes : tu es à moi, tu me dois quelque chose, et si tu refuses, tu n'es rien.
Tout le harcèlement de rue tient dans cette grammaire. Et toute notre tolérance collective tient dans le fait qu'on a fini par s'y habituer.
De quoi parle-t-on, exactement ?
L'association Stop Harcèlement de Rue, qui milite depuis plusieurs années pour faire reconnaître ce phénomène, en donne la définition la plus précise dont je dispose. Le harcèlement de rue, ce sont les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics — la rue, les bars, les transports — qui visent à les interpeller verbalement ou non, en leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants, en raison de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur couleur de peau, ou de leur situation de handicap.
Concrètement : les sifflements, les commentaires sur le corps, les interpellations forcées, les insultes quand on ne répond pas, les attouchements parfois. Ces comportements touchent principalement les femmes. Ils ne sont ni des compliments, ni de l'humour, ni de la drague.
La drague est une main tendue. Le harcèlement est une main qui s'abat.
Cette image, je l'emprunte directement à Stop Harcèlement de Rue et je la trouve d'une justesse rare. La drague se construit à deux. Le harcèlement, lui, est l'acte d'une seule personne qui ignore volontairement l'absence de consentement de l'autre. La drague suppose la possibilité d'un refus. Le harcèlement ne reconnaît pas ce refus, ou le punit quand il s'exprime.
Confondre les deux n'est pas innocent. C'est, depuis des décennies, le tour de passe-passe qui a permis aux harceleurs de se présenter en romantiques mal compris, et aux femmes d'être perçues comme frigides ou agressives lorsqu'elles refusaient ce qu'on ne leur avait pas demandé.
Ce que les femmes apprennent — et qu'elles cessent de raconter
Si vous êtes un homme et que vous lisez ces lignes, posez-vous une question simple : avez-vous déjà, en marchant seul le soir, changé de trottoir parce qu'une silhouette vous suivait depuis trois rues ? Modifié votre tenue avant de sortir pour ne pas « provoquer » ? Cessé de prendre les transports de nuit ? Renoncé à aller seul dans un bar ? Surveillé votre verre toute la soirée par crainte qu'on n'y verse quelque chose ?
Pour la plupart d'entre vous, non. Pour la quasi-totalité des femmes que vous connaissez, oui. Toutes. Et ce qui rend cette asymétrie difficile à entendre, c'est qu'elles ont, depuis longtemps, arrêté de la raconter.
Le site de Stop Harcèlement de Rue le formule de cette manière : « Nombre de femmes apprennent à baisser la tête, ne pas répondre, changer de trottoir. Elles tentent d'éviter ces réactions anxiogènes en cessant de sourire en public, en s'habillant différemment, en ne prenant plus les transports en commun de nuit. Bref, elles se sentent moins en sécurité, moins autonomes. »
On parle ici d'un rétrécissement progressif de la liberté de circuler. Article 13 de la Déclaration universelle des droits de l'homme : « Toute personne a le droit de circuler librement. » Cet article-là, dans les faits, n'est pas pleinement garanti pour la moitié de l'humanité. Et c'est un problème démocratique majeur, dont on parle infiniment moins qu'il ne le mérite.
Un chiffre à garder en tête
Selon le Haut Conseil à l'Égalité entre les Femmes et les Hommes, cité par Stop Harcèlement de Rue : 100 % des utilisatrices de transports en commun ont déjà été harcelées dans ces transports. Pas 80 %. Pas 90 %. Cent pour cent.
Quand un phénomène touche 100 % de la moitié de la population, il cesse d'être un fait divers. Il devient un fait de société. Et l'on peut, à juste titre, se demander pourquoi la mobilisation publique reste, en regard, aussi modeste.
Ce que dit la loi française
Depuis la loi du 8 août 2018 dite « Schiappa » (texte porté au Parlement français par la secrétaire d'État Marlène Schiappa et la ministre de la justice Nicole Belloubet), renforçant la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, le harcèlement de rue dispose d'une qualification pénale propre : l'outrage sexiste.
L'article correspondant du Code pénal réprime « le fait d'imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ».
Concrètement, c'est une contravention de quatrième classe, punie d'une amende pouvant aller jusqu'à 3 750 euros en cas de circonstances aggravantes — notamment lorsque les faits sont commis sur une personne mineure, vulnérable, en réunion, dans les transports en commun, ou en raison de l'orientation sexuelle de la victime.
En complément de cette amende, l'auteur peut être condamné à une peine de stage ou de travail d'intérêt général. Pour aller plus loin, je vous invite à visiter ce site de service public https://urls.fr/dENpWC.
Les agents de police et de gendarmerie qui assistent en direct à ces actes peuvent verbaliser sur place. À défaut, la victime peut porter plainte — dans le commissariat ou la gendarmerie de son choix, ou directement auprès du Procureur de la République. Stop Harcèlement de Rue rappelle un point souvent méconnu : selon l'article 15-3 du Code de procédure pénale, les agents n'ont pas le droit de refuser une plainte. Toutes les preuves sont admissibles — témoignages, enregistrements audio ou vidéo, même réalisés à l'insu de l'auteur.
Le bilan de cette infraction, en revanche, reste modeste. Stop Harcèlement de Rue rapporte qu'environ 1 300 amendes ont été délivrées pour outrage sexiste depuis l'entrée en vigueur de la loi. Sur un phénomène qui concerne, on l'a vu, 100 % des femmes dans les transports, c'est, statistiquement, presque rien. La répression seule ne suffira pas — l'association elle-même le reconnaît. Il faut autre chose.
Ce que je trouve particulièrement précieux dans le travail de Stop Harcèlement de Rue, c'est la façon dont l'association replace le harcèlement de rue dans ce qu'elle appelle, à juste titre, le continuum des violences sexistes et sexuelles. Une pyramide, dont la base est le sexisme intériorisé — celui qui justifie les inégalités de genre, banalise les remarques, minimise les agissements — et dont le sommet est le crime sexuel le plus grave.
Les sociologues féministes parlent de cette pyramide depuis des décennies. Mais le mot « continuum » dit l'essentiel : entre le sifflement dans la rue et le viol, il n'y a pas une rupture de nature. Il y a une gradation. Le même socle culturel autorise les deux. Le même silence collectif les protège tous les deux. Le même mécanisme qui rend supportable le « réponds salope » du matin rend, vingt ans plus tard, supportable le poing du mari dans la cuisine.
On ne fera reculer les violences extrêmes qu'en s'attaquant à celles qu'on a appris à trouver banales.
Voilà pourquoi cet article, sur ce blog d'ordinaire consacré aux violences conjugales, parle aujourd'hui du harcèlement de rue. Parce que ce n'est pas un autre sujet. C'est le même. Pris dix ans en amont. Sur l'autre versant de la même chaîne.
Une parenthèse, pour mes lectrices et lecteurs chrétiens
Je sais que sur ce blog, beaucoup d'entre vous viennent de l'Église évangélique, protestante, catholique. Et je sais qu'il existe parfois, dans nos milieux, une certaine gêne devant ces questions, comme si elles relevaient d'un féminisme « du dehors », dont on pourrait se passer.
Je voudrais dire ceci : il n'y a rien de plus profondément biblique que la dignité de circuler librement. Quand Jésus rencontre la Samaritaine au puits — Jean 4 — Il s'adresse à elle dans un espace public, à une heure où aucune femme n'aurait dû s'y trouver seule. Et Il lui parle. Sans condescendance, sans interpellation forcée, sans la juger sur son apparence. Avec une attention véritable à ce qu'elle est. Cette scène, depuis vingt siècles, est l'un des piliers de la dignité chrétienne accordée aux femmes.
Soutenir le combat contre le harcèlement de rue, ce n'est pas céder à une mode séculière. C'est traduire dans nos rues d'aujourd'hui ce que l'Évangile dit depuis toujours : que toute personne, et particulièrement la plus vulnérable, a droit à un espace de respect.
Que faire, concrètement ?
Stop Harcèlement de Rue propose, sur son site, plusieurs pistes que je trouve d'une grande sagesse. J'en retiens quatre.
• Se renseigner. Le harcèlement de rue ne s'arrêtera pas tant qu'il restera, pour la moitié de la population, une réalité invisible. Lire des témoignages, des enquêtes, des textes de loi. Ne pas se contenter de « je ne savais pas ».
• Écouter, croire. Quand une femme vous parle de ce qu'elle vit, ne jugez pas. Ne dites pas « tu en fais trop ». Ne demandez pas « comment tu étais habillée ». Taisez-vous, écoutez, croyez. C'est le minimum, et c'est déjà presque tout.
• Questionner son propre comportement. Si vous êtes un homme, faites un travail honnête sur les sifflements, les commentaires, les insistances, les klaxons qui auraient pu, un jour, faire partie de votre comportement. Pas pour vous flageller. Pour comprendre, et pour ne plus.
• Ne pas cautionner. Si vous êtes témoin, ne riez pas, ne renchérissez pas, ne commentez pas. Le silence du témoin, dans ces moments-là, équivaut à un accord. Manifester son désaccord, même par un regard, change tout pour celle qui subit.
Et un cinquième point, que j'ajoute en mon nom : si vous êtes parent, parlez-en à vos enfants. Aux filles, pour qu'elles sachent qu'elles ont le droit de refuser, et qu'elles seront crues. Aux garçons, pour qu'ils sachent reconnaître la différence entre une main tendue et une main qui s'abat. C'est par l'éducation au consentement, dès le plus jeune âge, que cette chaîne se brisera.
Vous êtes victime ?
Si vous êtes en danger immédiat : composez le 17 (police) ou le 112 (numéro européen d'urgence).
Si vous voulez parler à quelqu'un : le 3919 (Violences Femmes Info, gratuit, anonyme, 7 jours sur 7) écoute toutes les violences faites aux femmes, y compris le harcèlement de rue. Sur le site de Stop Harcèlement de Rue, une section « Je suis victime » détaille toutes les démarches possibles, y compris pour porter plainte. Et vous pouvez consulter la nouvelle rubrique de ce blog, « Numéros utiles dans la francophonie », qui rassemble les ressources pour la France, la Belgique, la Suisse, le Québec, l'Afrique francophone et les Antilles.
Vous n'avez rien fait pour mériter ce qu'il vous a dit, ce qu'il a fait, ce qu'il a tenté. La responsabilité est entière, et exclusive, du côté de celui qui harcèle. Pas du vôtre. Jamais du vôtre.
Une rue où chacune se sent libre de marcher la tête haute. C'est ça, l'objectif. Et c'est l'affaire de tout le monde.
Source principale : association Stop Harcèlement de Rue — stopharcelementderue.org. Voir notamment la page « Le harcèlement » pour la définition, le cadre légal et les conseils pour agir.
Voir aussi sur ce blog : la nouvelle rubrique « Numéros utiles dans la francophonie », Mon livre « Violences conjugales, et si on en parlait ? Regards d'une chrétienne évangélique sur un fléau trop longtemps ignoré » (BoD, 2026), qui s'inscrit dans la même logique : nommer pour faire reculer devrait être publié pour la rentrée prochaine.