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5. mai 2026

« Dieu hait le divorce »

C'est la phrase la plus connue sur le divorce dans les milieux chrétiens. Tirée du livre de Malachie, répétée en chaire, murmuée dans les couloirs d'église, inscrite dans les mémoires comme une certitude absolue :

« Dieu hait le divorce. »

Quatre mots. Assénés comme une sentence. Utilisés, souvent sans mauvaise intention, pour rappeler le caractère sacré du mariage. Pour encourager à tenir. Pour décourager de partir.

Mais voici la question que cet article voudrait poser, honnêtement, sans détour :

Et si cette phrase, sortie de son contexte et mal comprise, avait contribué à maintenir des femmes — et des hommes — dans des situations qui mettaient leur vie en danger ?

Ce que Malachie dit vraiment

Ouvrons le texte. Malachie 2:16, dans sa version complète, dit ceci :

« Car l'Éternel, le Dieu d'Israël, dit qu'il hait la répudiation — et celui qui couvre sa femme de violence. »

Vous avez bien lu. Dans ce même verset, dans le même souffle, Dieu exprime deux choses : il déteste le divorce — et il déteste la violence faite à la femme.

Les deux. Dans la même phrase.

Mais pendant des décennies, dans des milliers de communautés chrétiennes à travers le monde, la première partie du verset a été répétée comme un mantra. La seconde ? Passée sous silence. Omise. Comme si Dieu n'avait dit que la moitié de sa pensée, et que l'autre moitié — la partie sur la violence — n'avait pas vraiment d'importance.

Ce silence partiel n'est pas anodin. Il a des conséquences réelles sur des vies réelles.

Pourquoi Dieu hait le divorce — le vrai contexte

Pour comprendre ce que Dieu exprime dans Malachie, il faut comprendre le contexte historique dans lequel ces mots ont été écrits. À l'époque, des hommes juifs répudiaient leurs épouses — parfois après des années de vie commune — pour prendre des femmes étrangères plus jeunes. La répudiation, dans ce contexte, n'était pas un droit mutuel. C'était un acte unilatéral, exercé par le mari, qui laissait la femme sans ressources, sans statut, sans avenir dans une société qui ne lui reconnaissait aucune autonomie.

Dieu, à travers Malachie, prend la défense de la femme abandonnée. Il dénonce l'injustice faite à celle qu'il appelle « la compagne de ta jeunesse ». Il parle d'un homme qui « couvre sa femme de violence ». Ce n'est pas la femme qui est condamnée — c'est l'homme qui abuse de son pouvoir.

Lire Malachie 2:16 comme une condamnation de la femme qui divorce pour sauver sa vie, c'est lire ce texte à l'envers. C'est retourner contre la victime une parole écrite pour la protéger.

Ce qu'on nous a dit — et ce que ça nous a coûté

Je suis chrétienne. J'ai divorcé. Et avant d'en arriver là, j'ai subi des violences conjugales qui ont failli me tuer. J'ai eu un hématome au cerveau. Six ans après, je prends encore des médicaments pour les douleurs qui ne partent pas.

Et pendant des années, dans mon entourage chrétien, voici ce qu'on m'a dit :

« Est-ce que tu pries pour ton mari ? »
« Il faut jeûner. Il faut tenir. »
« J'ai connu un couple où le mari était bien pire — elle est restée en prières et aujourd'hui ils sont restaurés. »

On m'a offert des livres de restauration conjugale. Des DVD. Des témoignages de couples sauvés par la prière. On m'a expliqué l'enfance difficile de mon mari, sa maladie, ses blessures — comme si tout cela justifiait que je reste en danger.

Personne ne m'a dit : « Tu as le droit de partir. »

Personne ne m'a dit : « Dieu ne te demande pas de rester pour mourir. »

Et moi, formée à endurer, convaincue que partir était une trahison envers Dieu, je suis restée. Jusqu'au jour où tout a basculé. Jusqu'à l'hôpital. Jusqu'à l'hématome.

Celles qui n'ont pas eu la chance de raconter

Je suis en vie pour écrire ces lignes. D'autres ne l'ont pas été.

Pas des inconnues. Des femmes qui, comme moi, avaient peut-être prié, jeûné, espéré que ça change. Des femmes qui avaient peut-être entendu la même phrase — « Dieu hait le divorce » — et qui avaient choisi de rester. Des femmes qui avaient peut-être demandé de l'aide à leur communauté chrétienne et reçu des conseils spirituels là où elles avaient besoin d'une protection physique.

Voici ce que les chiffres disent — pas pour en faire une abstraction, mais pour donner un visage à ce que des milliers de familles vivent en ce moment même.

Les chiffres que l'Église doit regarder en face

En France :

107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en France en 2024. C'est une hausse de 11% en un an.

270 tentatives de féminicides.

906 femmes victimes de (tentatives de) suicides suite au harcèlement par (ex-) conjoint.

90% de ces féminicides ont été commis au domicile du couple — là où la victime était censée être en sécurité.

4 victimes bénéficiaient d'une mesure de protection judiciaire au moment où elles ont été tuées.

Source : Ministère de l'Intérieur, étude nationale sur les morts violentes au sein du couple, 2024.

Dans le monde :

50 000 femmes et filles ont été tuées par un proche en 2024.

Soit 137 femmes par jour. Une toutes les dix minutes.

Le domicile est, selon l'ONU, « l'endroit le plus dangereux pour les femmes et les filles en termes de risque d'homicide ».

60% des femmes tuées dans le monde l'ont été par leur conjoint ou un membre de leur famille — contre 11% pour les hommes.

L'Afrique est le continent le plus touché, avec 22 000 victimes en 2024. Mais aucune région du monde n'est épargnée.

Source : ONU Femmes & ONUDC, rapport sur les féminicides, novembre 2025.

Ces femmes avaient des prénoms. Des enfants, pour beaucoup. Une foi, peut-être. Et une communauté qui, dans certains cas, leur a conseillé de rester.

La question que personne ne pose

Dans nos communautés chrétiennes, on parle du mariage comme d'une vocation sacrée — et c'est vrai, il l'est. On parle de la famille comme d'un reflet de l'alliance entre Christ et l'Église — et c'est vrai, elle l'est. On parle du divorce comme d'un échec, d'une rupture, d'une blessure dans le plan de Dieu — et c'est vrai, il l'est.

Mais on ne pose presque jamais la question suivante :

Et quand le mariage lui-même devient le lieu de la violence ? Et quand rester fidèle à l'alliance signifie risquer sa vie ? Et quand « tenir son mariage » signifie exposer ses enfants à la violence d'un père ?

On parle des statistiques de divorce comme d'un problème moral. Mais on parle trop rarement des statistiques de féminicide comme d'un problème dans lequel l'Église a une responsabilité.

Nous qui avons divorcé pour rester en vie — on fait comment ?

Je veux poser cette question à voix haute. Clairement. Sans l'habiller de formules douces.

Nous qui avons divorcé non pas parce que le mariage était difficile — tous les mariages le sont à un moment — mais parce que rester était devenu une menace réelle pour notre vie. Nous qui avons signé des papiers de divorce avec, dans le corps, les séquelles de ce qu'on nous avait fait. Nous qui prenons encore des médicaments des années après. Nous qui avons dû apprendre à ne pas tressaillir quand quelqu'un élève la voix.

Nous qui avons divorcé pour rester en vie — on fait comment ?

Comment fait-on pour s'asseoir dans une église où on répète que « Dieu hait le divorce » sans préciser que Dieu hait aussi, dans le même verset, « celui qui couvre sa femme de violence » ?

Comment fait-on pour écouter des témoignages de couples restaurés sans que personne ne dise que la restauration demande deux personnes consentantes, et que certaines situations ne peuvent pas et ne doivent pas être restaurées ?

Comment fait-on pour trouver sa place dans des activités de couples, des retraites familiales, des groupes de cellule où la question « comment va ton mari ? » revient chaque semaine ?

Vous nous classez où ?

Il y a les célibataires. Il y a les mariés. Il y a les veufs. Et puis il y a nous — les divorcés. Ni d'un côté ni de l'autre. Quelque part dans une catégorie que les programmes d'Église ne savent pas toujours où ranger.

Vous nous classez où ?

Dans la honte ? Dans le silence ? Dans les rangs de ceux qu'on accueille poliment mais qu'on ne sait pas vraiment intégrer ? Dans les témoignages qu'on évite de partager de peur d'envoyer le mauvais message ?

Ou dans la grâce ? Dans l'espace que l'Évangile ouvre à tous — pas seulement aux vies intactes ? Dans les bras d'une communauté qui sait dire : « Ce que tu as vécu est réel. Ce que tu portes est lourd. Et tu as ta place ici — entière, pas conditionnelle. » ?

Ce blog est né de cette question.

Parce que l'Église que j'aime — et je l'aime, malgré tout, encore — peut faire mieux. Doit faire mieux. Et beaucoup, dans leurs communautés, sont prêts à le faire, si quelqu'un ose poser les questions à voix haute.

C'est ce que je fais ici. Semaine après semaine.

Bienvenue sur ce blog.

Hélène LAPLANTE,

Chrétienne, comptable, maman de 3 enfants. Auteure de « Il y a une vie après le divorce ».

Sources :

  • Ministère de l'Intérieur, étude nationale sur les morts violentes au sein du couple, 2024
  • ONU Femmes & ONUDC, rapport sur les féminicides, novembre 2025
  • Collectif #NousToutes, décompte des féminicides 2024
  • Collectif Féminicides par compagnons ou ex, statistiques 2024
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